13Nov
Christian Vachon
Histoire

Québec 1759 : un nid d’espions?

« Un Général n’a pas moins besoin d’Espions pour s’instruire, qu’une Armée n’a besoin d’Armes pour se battre ».
Turpin de Crissé, 1754

« La guerre se nourrit d’informations ». L’espionnage est une réalité aussi ancienne que les guerres. Le XVIIIe siècle, ce « siècle des Lumières », ne fait pas exception en la matière. Une période particulièrement belliqueuse d’ailleurs que ces « Lumières ». La guerre fut, en fait, une composante majeure des 52 années de règne (1715-1767) de Louis XV. Le tiers (soit 18 ans) recouvre des conflits : les deux guerres de Succession, de Pologne (1733-1738), puis d’Autriche (1740-1748), et la guerre de Sept Ans (1756-1763). Au cours de ces affrontements, l’espionnage va avoir son importance, notamment dans les colonies américaines. La surprise et l’habileté du général vont souvent faire la différence, et pour cela « il faut déterrer l’information ».

La Nouvelle-France : un nid d’espions? Vous en ferez le constat dans Les espions des Lumières : actions secrètes et espionnage militaire au temps de Louis XV, publié cet automne chez l’éditeur québécois Septentrion. Il s’agit d’une nouvelle édition « actualisée et corrigée » de l’essai de l’enseignant français Stéphane Genêt, un spécialiste en ce domaine, paru chez Nouveau Monde en 2013, un très rare ouvrage existant sur ce sujet pour cette période.

Stéphane Genêt se distingue surtout en personnifiant son récit, en humanisant cette société militaire, en donnant « corps et âme » à ces gens « en marge de la société civile et de la sphère militaire » : les espions des Lumières, ces « marginaux » méconnus et mal considérés qui vont prendre de l’importance sous le règne de Louis XV; des gens, bien sûr, animés par l’appât du gain (n’en nions pas l’importance), mais aussi par un désir de reconnaissance sociale (« le risque de l’ambition ») et un réel goût de l’aventure dangereuse « qui méprise le confort et défie la banalité du quotidien ». Bien avant l’heure, le mythe de James Bond faisait déjà rêver.

Stéphane Genêt nous plonge magnifiquement aussi dans les coulisses où s’élaborent les grands enjeux stratégiques de l’époque et où le sort de la Nouvelle-France, loin de là, ne tient pas un rôle négligeable.

Pas facile d’enquêter sur l’espionnage. Travailler sur « le secret » à partir des archives, et de surcroît pendant l’Ancien Régime, est quelque peu malaisé. « Comment exposer ce qui doit se taire? ». Les espions ne sont souvent que des « ombres » sur lesquelles le secret est gardé. Stéphane Genêt doit effectuer, et il s’en tire fort bien, un « effort d’élucidation » pour nous révéler ce monde des agents interlopes qui se distingue, au final, par « la banalité de leur présence ».

Être espion au XVIIIe siècle n’a encore rien du « glamour » de l’agent 007. Un mot résume la pensée militaire de l’époque sur l’espionnage : méfiance. On n’a que mépris pour ces gens qui ne semblent motivés que par l’argent : « Un homme d’honneur ne fera jamais ce métier ». Pourtant, ils seront nombreux, les officiers, à l’exercer.

L’espionnage militaire, dévoile en fait Stéphane Genêt, c’est une mosaïque humaine, une mosaïque constituée de paysans, de villageois, de déserteurs, de transfuges livrant des informations dont la qualité demeure inégale et douteuse.

L’espion d’armée fait toutefois bande à part. Chaque officier va organiser autour de lui un cercle autonome d’espions, parfois partagé avec d’autres, mais le plus souvent dans une logique cloisonnée. Il s’agit d’un réseau personnel marqué par des rapports d’homme à homme. Le réseau s’évapore lorsque l’officier est muté à un autre poste. Il n’y a pas, en fait, de véritables services secrets à l’époque. Un embryon du genre va cependant apparaître, dans les années 1740, lorsque le comte d’Argenson, au secrétariat d’État à la guerre, va tenter de « centraliser les rapports ».

Être espion, c’est aussi être un « travailleur intermittent ». Qu’ils agissent par intérêt (le plus souvent), par fidélité au roi (parfois) ou à la patrie (de plus en plus), les individus se livrent à l’espionnage de façon temporaire, « selon les occasions ou l’opportunité ».

Stéphane Genêt décrit toutefois des parcours « intrigants » d’espions professionnels. Un Simon Louvier, ayant vingt-huit années d’expérience (de 1733 à 1761) en Allemagne, en Écosse, en Angleterre, et un Johannes Kaspar von Thurriegel ayant la même longévité. Néanmoins, la quasi-totalité des agents agissent rarement plus d’une ou deux campagnes. Les officiers, précautionneux, vont de plus disposer de plusieurs espions sur le terrain « pour croiser leurs dires ».

Genêt nous dépeint ces agents à l’œuvre (« ils observent, écoutent, dialoguent »), colorant son récit d’exemples et d’anecdotes tirés des archives : voyageurs traversant « par hasard » un cantonnement ennemi; espion « sédentaire » favorisant de l’intérieur l’attaque d’une ville (comme à Munich, en 1744). L’espion est aussi ce bavard ordinaire, s’entourant de « bons amis », n’hésitant pas à parler à tous, du domestique au noble, afin de soutirer l’information attendue.

Genêt narre aussi des opérations lointaines, comme cette mission en Pologne en 1748. Les Russes « inquiètent » là-bas. Des « réseaux » français vont s’y faire concurrence. Le bilan sera bien maigre. Les risques (un agent sera même « perdu ») n’auront pas été à la hauteur des résultats. Un exemple révélateur de cette autre réalité de l’espionnage de l’époque : les agents sont des créatures d’une intense compétition entre les ministères et les offices pour avoir l’information la plus pertinence et rapide à même de montrer leur efficacité auprès du roi. L’espion n’est qu’un faire-valoir, un enjeu du pouvoir, un pion sur l’échiquier de Versailles.

Genêt nous fait découvrir d’autres « risques du métier » : les aléas de la correspondance (avec ces jeux compliqués d’adresses et de fausses identités), les procédés techniques de dissimulation (« comment l’écriture en chiffre est devenue un art ». En 1755, le comte d’Argenson va même avoir recours à un fournisseur de machines à chiffres, une « Enigma » avant l’heure), la possibilité d’être découvert (plus souvent par dénonciation, rarement sur le fait). Le sort de l’espion est rapidement décidé (« La trahison d’un prince mérite la mort »), bien que souvent les officiers vont essayer d’utiliser l’espion découvert comme une arme pour induire en erreur l’adversaire.

Le procès pour espionnage est un épilogue inhabituel, une formalité juridique inutile pour l’époque. Genêt n’en mentionne que deux, un cas du côté anglais, un autre du côté français, démontrant par ces exemples que ces procès visaient « d’autres buts que la simple justice face à un espion » : la cause du docteur Hansey, Irlandais d’origine, jugée à Westminster Hall en 1758 (à partir de cette affaire, l’Angleterre va devenir un « angle mort » pour l’espionnage français), et « l’Affaire Stabo »  (du nom de l’aventurier virginien à l’origine de la reddition du fort Necessity), un procès à Montréal en 1756 transformé en opération de propagande. Jugé pour haute trahison, Stabo va parvenir à s’échapper de sa prison et rejoindre l’état-major de Wolfe en 1759.

La Nouvelle-France possède une place spécifique dans cette histoire de l’espionnage. Genêt lui consacre même un chapitre complet. Au cours de la période, elle offre un terrain original pour le renseignement militaire avec cette importance accrue des troupes légères et des Amérindiens. Monsieur de Berryer, secrétaire d’État à la marine, va même, au début de 1759, recommander conjointement au gouverneur Vaudreuil et au marquis de Montcalm de prendre l’ascendant sur l’ennemi grâce au renseignement militaire. Genêt y voit en fait un aveu de faiblesse, « un moyen incertain de pallier l’inégalité des forces ».

Le renseignement militaire aura tout de même son importance dans cette Guerre de Conquête, notamment lors de la bataille des plaines d’Abraham en septembre 1759 et du siège de Québec par Lévis en avril 1760. Stéphane Genêt nous en fait un bon récit dans la conclusion générale de son essai.

Lors de ces épisodes, les Français se distinguent par le manque de renseignement efficace, tandis que des informations utiles assurent largement (« mais pas entièrement ») à Wolfe le succès de son audacieuse opération amphibie de la nuit du 12 au 13 septembre 1759, mais n’empêchent pas Murray de perdre la bataille de Sainte-Foy le 28 avril 1760. « L’action secrète ne décide pas de tout ».

L’espion, ou plutôt l’informateur, reste un personnage singulier à la fin de ce siècle des Lumières, un « client dans une relation de patronage » dont l’utilité demeure source de questionnement. Son estime n’est guère plus relevée au début du siècle suivant, bien au contraire. Clausewitz, le grand stratège, dira du renseignement militaire : « Une large part de l’information obtenue aux combats est truffée de contradictions, une autre, plus considérable encore, est foncièrement inexacte et la plus grande est sujette à caution ».

Québec 1759 : nid d’espions… ou de confusions?

À consulter :

— Stéphane Genêt, Les espions des Lumières : actions secrètes et espionnage militaire au temps de Louis XV, Septentrion.

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