11Juin
Christian Vachon
Biographies

Jean-Claude Lord, le cinéaste qui aime plaire aux gens

Jean-Claude Lord aime faire un cinéma qui provoque, qui allume, tout en plaisant à la population, une recette à l’origine du succès phénoménal de la série Lance et compte, une recette trop « populiste », trop « grand public » à l’américaine, qui lui vaut le mépris de bien des intellos québécois.

 

Il ne s’en plaint pas. « Je ne suis pas un artiste(…). Je suis un communicateur de masse avant tout. C’est là où je me sens bien et utile », confesse-t-il, laconiquement, dans son récit autobiographique La beauté des rêves, publié récemment aux Intouchables, le récit, fait de triomphes, et de –beaucoup– d’échecs, d’un créateur boulimique (à 74 ans, il y a la tête pleine de projets), mal à l’aise dans les milieux élitistes, mais qui n’a jamais renoncé à sa volonté de faire une œuvre à la fois populaire et revendicatrice, distrayante et dénonciatrice. Jean-Claude Lord, c’est l’homme derrière Lance et compte, bien sûr, c’est aussi l’homme derrière Parlez-nous d’amour, portrait insupportable, mais juste, d’un monde du showbiz québécois sordide et misogyne, œuvre personnelle passée complètement « dans le beurre » en 1976.

« Je suis un gars né dans la masse. Mes réalisations ont toujours été marquées par cette identité. Ce n’est ni une fierté ni un déshonneur ». Le « ti-cul », né en 1943, dans un quartier populaire de Montréal (sur la rue Saint-Denis, à proximité du marché Jean-Talon), élevé dans une famille « très religieuse », mais aimante, s’extirpe d’une « éducation très rigoriste », grâce à la lecture, et surtout à un contact très hâtif, dès 1952, à la télévision (son père en vend à sa quincaillerie).

Il « trippe » ensuite cinéma à l’adolescence, veut y consacrer sa vie (« J’ai annoncé à mes parents qu’au sortir de mes études, je me dirigerai en cinéma. Quel choc ! »). Il apprend « sur le tas » (il n’y a pas « d’école de cinéma » dans le Québec des années 60), servant d’assistant au réalisateur Pierre Patry et sur d’autres plateaux de tournage, tout en faisant les chroniques cinéma (où il se fait connaître du public, un gros avantage pour sa carrière de cinéaste) à l’émission Bon dimanche de Télé-Métropole.

Lui qui aime bien « foutre le bordel » se sent partie prenante des espoirs soulevés par la Révolution tranquille : « (elle) était en marche et j’en étais un acteur et un observateur attentif ». Il « milite » à sa façon avec sa caméra, voyant dans le Z de Costa-Gravas, avec son contenu sociopolitique et sa facture populaire, le modèle à suivre.

Il tourne Les Colombes, en 1972, et Bingo, en 1973, deux films dénonciateurs (l’innocence de l’enfance corrompue par l’environnement social, le pouvoir maintenant l’ordre par la manipulation), deux succès publics (350 000 entrées pour Les Colombes, les gens se déplacent pour aller voir les films du « chroniqueur de la tivi »), deux réalisations éreintées par les critiques dits sérieux (« un bon mauvais film » écrira des ColombesRobert Lévesque). Lord est « rejeté par le milieu ». On l’accuse de gaspiller « des bons sujets », par une approche populiste, simpliste, mercantile.

Lord n’entend aucunement renier ce qu’il qualifie sa dualité « américano-québécoise » avec son œuvre suivante, Parlez-nous d’amour. Le scénario est de Michel Tremblay, un scénario basé sur les « cassettes de confidences » d’un Jacques Boulanger, animateur extrêmement populaire de Boubou dans l’métroà Radio-Canada, « écoeuré » par ce qu’il vit, par ce qu’il voit : « un mépris du milieu du show-business québécois envers le public qui le fait vivre et l’idolâtre ». Cette réalité trop crue, servie en pleine face, cette dénonciation, très en avance, des prédateurs sexuels dans le monde du spectacle, fait l’effet d’un électrochoc pour les spectateurs. Ils n’aiment pas. Le film est trop cruel. Le milieu s’enflamme. La critique se déchaîne. Jacques Boulanger renie le film. Pas de débats publics. On n’en entend plus parler.

On en parle plus guère, non plus, de Jean-Claude Lord pendant une décennie. Son Panique, à l’automne 1976, fiction basée sur une catastrophe écologique fait, malgré ses 350 000 spectateurs, peu de bruits. Pire, le grand public ne se manifeste pas au guichet d’Éclair au chocolat, un drame psychologique réalisé en 1979.

Les échecs s’accumulent. Lord s’enfonce de plus en plus profondément dans un trou financier et professionnel. Il va alors s’exercer à la réalisation de films de série B du côté américain, perfectionnant, avec certains succès, sa dextérité technique. Une de ses réalisations, Visiting Hours, va même être supervisée par le producteur québécois Claude Héroux.

Celui-ci lui demande, en juin 1985, s’il est intéressé par la télévision. « Oui, pourquoi pas ? ». « Une série sur le hockey ? Écrite par le journaliste sportif Réjean Tremblay et le romancier Louis Caron ? ».  Il s’agit, bien sûr, de Lance et compte.

Jean-Claude Lord ignorait que ce projet allait « bouleverser notre télévision telle qu’on la connaissait », et changer sa vie. Il ignorait que cette télésérie allait réconcilier une partie des intellectuels et des artisans du milieu à son « style très nord-américain ».

On lui propose, au départ, trois décors, huit personnages. Lord se rebiffe, « veut tourner cinéma », veut que sa réalisation soit crédible, crédible dans les scènes de hockey, crédible dans le langage (pas d’autocensure), pour « que le public achète ».  Il aura raison sur toute la ligne.

Le premier épisode, diffusé en septembre 1986, attire 992 000 spectateurs. Il y en aura 2 756 000 au troisième épisode. Une secousse sismique du nom de Jean-Claude Lord a brassé la télévision québécoise, comme l’a fait, au théâtre, en 1968, celle se nommant Michel Tremblay. Nous sommes-nous remis du choc causé par le speech dans le vestiaire (reproduit intégralement aux pages 116-118 de l’autobiographie) de Jacques Mercier (Yvan Ponton) : « Comme ça, y en a qui trouvent que je suis un enfant de chienne. Un jaloux. Un plein de marde… » ?

Et après ? Après, la vie en montagnes russes, avec ses hauts (La grenouille et la baleine, en 1987, la série Jasmine, en 1995), et ses bas (les longs métrages Mindfield, Eddie Lives,Landslide, …), se poursuit. Il y a cette série Scoop qu’il ne réalisera pas pour Réjean Tremblay, ce dernier n’aimant pas les réécritures proposées à son texte par Lord, où il remettait trop en question le travail des journalistes. Il y a cette disette qui s’éternise, dans les années 2000, « une décennie difficile ».

Jean-Claude Lord, qui se considère « trop déconnecté » du milieu du cinéma québécois, va toutefois être ému et surpris, l’an dernier, en 2017, par ce prix Guy-Maufette, de la radio et de la télévision, décerné par le gouvernement du Québec, une reconnaissance qu’il juge tout à fait paradoxal, « au moment où je n’avais pas de contrats depuis huit mois ».

Un prix tout de même méritoire, il faut le souligner, un prix reconnaissant qu’il y a « un avant et un après » Jean-Claude Lord dans l’histoire de la télévision québécoise, un prix qui met finalement en relief son « œuvre cinématographique à caractère social ».

Jean-Claude peut se sentir satisfait, lui qui avoue que « le côté missionnaire n’a jamais quitté sa vie », lui qui est toujours à la recherche « d’une injustice, d’une hypocrisie, d’une collusion » à dénoncer au Québec, ou ailleurs dans le monde.

Jean-Claude Lord, cinéaste du peuple, ne craint pas de se mouiller. Il l’a fait, tout récemment, en parlant du travail du sexe (Les criminelles, en 2012) et du féminisme (Lise Payette : un peu plus haut, un peu plus loin, en 2013). Il a un beau projet de documentaire (À la grâce de Dieu, Yahvé, Allah et les autres…), très personnel, sur la religion, à réaliser. Qui est prêt à l’accompagner ?

 

– À consulter :

Jean-Claude Lord, La beauté des rêves. Autobiographie,Les Intouchables.

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