2Nov
Christian Vachon
Histoire

De l’art de gérer ses esclaves

Marcus Sidonius Falx veut nous faire partager son savoir. Venant d’une illustre famille de Rome, issue d’une lignée de sénateurs, possédant des esclaves depuis d’innombrables générations, il n’ignore rien de l’importance et de cette glorieuse tradition de l’art de gérer cette marchandise servile : « Apprendre à traiter les plus humbles, c’est apprendre à atteindre la gloire. L’esclave a beau être un crétin, il sert le plus noble ».

Désireux de s’adresser à des lecteurs non romains, il va même s’efforcer de recourir aux services d’un certain Jerry Toner (« il connaît nos mœurs romaines mais ne partage guère nos vertus »), professeur dans « l’une de nos misérables provinces septentrionales » (l’université de Cambridge en fait), pour rédiger son Art de gouverner ses esclaves (une traduction de How to Manage your Slaves) publié cet automne 2017 chez Flammarion, dans sa collection Champs.

La collaboration avec Marcus n’a pas été des plus faciles pour l’enseignant venant des îles britanniques : « Beaucoup de ses opinions sont catégoriques et déplaisantes ». Le noble romain va même oser lui confier que, personnellement, « jamais hors de la classe servile je n’ai rencontré un homme aussi peu viril que vous mon cher Jerry qui vous abaissez même à nettoyer le postérieur de votre jeune enfant ».

Jerry Toner doit malgré tout admettre que Marcus, selon les critères romains, est quelqu’un de bien, en nous rappelant par la même occasion que l’esclavage est une institution complexe, un instrument autant synonyme de mobilité sociale (à l’inverse de la Grèce antique) que de rigidité structurelle. À la fin de chacun des chapitres de Marcus, Jerry va tout de même ajouter de brefs commentaires pour restituer les conseils dans leur contexte : les deux premiers siècles de notre ère, et contredire certaines de ses convictions.

Il y aussi esclaves et esclaves, esclaves urbains et esclaves ruraux. L’esclave en ville (celui servant surtout d’exemple à Marcus) est souvent là pour « épater la galerie » (tout comme « la beauté d’un cheval rejaillit sur son cavalier »), pour souligner les mérites de son propriétaire. Le sort de la main d’œuvre servile à la campagne n’avait encore pour équivalent, à la même période, que celui d’une bête de somme.

Que nous enseigne Marcus Sidonius Falx? Il nous évite d’abord de nombreux pièges lors de l’achat : « Pas trop d’esclaves de la même provenance et de la même nationalité, ils peuvent se liguer entre eux ». Il nous entretient sur la meilleure façon de les éduquer. Si élever des esclaves prend du temps et coûte cher, cela relève tout de même de l’art : « Un esclave nouveau est comme un morceau d’argile, son maître peut le modeler pour lui donner la forme qu’il souhaite ».

Pour tirer la meilleure part de votre nouvelle acquisition, « ne tombez pas dans le piège qui consiste à croire que le fouet suffira. Vous finirez par le rendre colérique et incontrôlable ». Surtout, il faut se rappeler que les esclaves représentent un investissement considérable et qu’on doit en préserver la valeur. Il faut en fait protéger votre propriété contre toute action qui la déprécierait.

La solution idéale : un régisseur efficace. Il faut en conséquence porter une attention toute particulière à la sélection de ce « coach d’esclaves », choisir un homme endurci depuis l’enfance, ambitieux, tout en étant conscient de ses devoirs.

Sachez aussi « qu’il est parfaitement normal pour un propriétaire de tirer un plaisir sexuel de ses jeunes esclaves ». Marcus Sidonius Falx n’hésite pas à nous livrer quelques bons conseils pour l’achat d’un jeune garçon comme « animal de compagnie » (les Égyptiens « aux yeux brillants et aux joues rouges » sont les mieux adaptés à cette chose »). « Quant aux jeunes femmes, je recommande les Bataves ».

Marcus parle par expérience : « Il vous arrivera d’engraisser certaines de vos esclaves, ce sont les risques du métier ». Et c’est même mieux ainsi : « La femelle est souvent ravie de ce lien qui la rapproche de son maître ».

N’oubliez pas, non plus, que si beaucoup d’esclaves désirent créer une famille, il est de votre pouvoir de décider si vous autorisez ou non cette union (ils ne peuvent légalement se marier).

Marcus Sidonius s’imprègne toutefois de cette pensée stoïcienne en vogue où tout ce qui compte est l’âme de l’individu : « Il est essentiel que nous comprenions bien un fait : les esclaves sont des êtres humains et doivent être traités comme tels (…). Si vous pensez que les esclaves sont des ennemis, rappelez-vous qu’ils le sont simplement parce que nous le voulons ainsi ». Un esclave n’est pas plus mauvais qu’un homme libre. D’ailleurs, tous les hommes libres « sont désormais les esclaves politiques de l’Empereur ».

Cette philosophie « humaniste » de l’esclavage n’est toutefois pas « d’un grand usage pratique ». Il faut parfois rappeler par la force aux esclaves leur humble position « afin de les obliger à travailler dur pour vous ». « Les esclaves récalcitrants ne comprennent pas la logique. Ils sont comme des animaux et réagissent mieux au contact du fouet ».

Encore une fois, souvenez-vous, ne soyez pas excessif. « Si vous l’abimez, vous détruisez votre propre possession ».

Pour éviter de vous faire mal vous-même dans ce nécessaire travail de correction, Marcus Sidonius nous invite à recourir aux services d’un intervenant extérieur.

L’univers de l’esclave cependant ne doit pas être que travail. « Il est juste qu’on lui offre aussi des occasions de s’amuser et des divertissements bêtes ». C’est prudent, « pour le moral, pour ne pas le voir gémir continuellement ».

Une occasion idéale de détente est cette fête des Saturnales (qui se tient le 17 décembre et les jours suivants) où « hommes et femmes, maître et esclaves, tout devient le contraire de ce qu’il devrait être ». Cette fête, devenant « pagaille », enseigne aux esclaves « comme il serait stupide et impossible de modifier l’ordre existant ». Bien sûr, « le plus important, c’est que sitôt la fête finie, l’esprit de licence qui la caractérise n’est plus tolérée ».

Ayez aussi en tête ceci : « Vous avez autant d’ennemis que vous avez d’esclaves ». Traitez vos esclaves brutalement et les risques d’une révolte des esclaves (« Ce Vésuve prêt à exploser ») augmenteront. C’est la brutalité excessive des propriétaires d’esclaves à la campagne qui a déclenché le soulèvement de Spartacus au siècle précédent.

Par bonheur, les révoltes d’esclaves sont rares aujourd’hui. Les esclaves coûtent cher (depuis la fin des grandes conquêtes impériales, sources continuelles d’approvisionnement) et leurs propriétaires veillent sur eux.

« Mais n’imaginez pas que vous pourriez dormir sur vos deux oreilles si vous les traitez avec douceur et indulgence. Ils peuvent vous nuire autrement qu’en tuant ». Ils sont moins stupides qu’ils ne le prétendent, savent pratiquer l’art de la fainéantise au travail, ou répandre des ragots cruels sur vous. « N’oubliez jamais que l’esclave ordinaire est insolent, bavard, paresseux, menteur, voleur et sans scrupule ».

Malgré tout, Marcus nous invite, à l’occasion, à libérer nos esclaves dévoués. « La possibilité d’être affranchi offre un grand avantage pour leur propriétaire ». C’est la « carotte » qui persuade l’esclave à se montrer diligent et honnête dans son travail. Le moyen le plus courant de les affranchir est par testament, lors du décès du maître. L’État surveille néanmoins de près ces affranchissements, imposant même « un contrôle de qualité »,  de crainte que trop « d’indésirables » deviennent des citoyens.

Ces affranchis ont souvent un grave défaut : « Ils puent l’ambition », tentant de satisfaire leur désir de succès personnel en y parvenant de manière vulgaire, faisant fortune dans le commerce et étalant leur richesse. Soyons honnête : certains d’entre eux ont une très haute intelligence et contribuent aux études érudites, tandis que d’autres manifestent leur  gratitude envers leur ancien propriétaire à un point tel qu’ils vont vouloir se faire enterrer dans le tombeau de famille de leur protecteur.

Marcus Sidonius Falx, enfin, fait malheureusement le constat d’une triste réalité dans le monde où il vit : « Il y a de plus en plus de chrétiens », répandant cette superstition qui plaît tant aux esclaves « en leur annonçant que le monde appartiendra aux faibles ». Des chrétiens qui se disent « esclaves de leur Christ » et appellent « maître » leur dieu.

Mais nombreux sont les chrétiens propriétaires d’esclaves et rien n’indique qu’ils les traitent mieux que les maîtres païens, se différenciant surtout par cette obsession du sexe : « le maître ne doit pas coucher avec ses esclaves ».

Les érudits peuvent débattre de l’existence de Marcus Sidonius Falx, « mais la réalité de ses opinions ne fait aucun doute ».

Sachez aussi qu’il y aurait encore aujourd’hui plus de 27 millions d’individus contraints de travailler sous la menace de la violence « sans salaire ni espoir de fuite ». C’est plus d’esclaves « qu’il n’y en eut à aucun moment dans l’histoire de l’Empire romain », et que si Marcus, tout comme son époque, peut vous sembler mauvais, son œuvre peut certainement servir de modèle, empruntant l’idée au professeur Mary Beard en avant-propos, à un Art de gouverner ses salariés tout à fait contemporain.

À consulter :

— L’illustre Marcus Sidonius Falx et Jerry Toner, L’art de gouverner ses esclaves, Flammarion, coll. Champs.

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